Un combat impossible contre les prophéties autoréalisatrices

Opinion économique

Si vous comptiez sur une période de Noël tranquille, vous en aurez été pour vos frais, du moins si vous suivez les marchés financiers. L'intense volatilité et la correction boursière à l'échelle mondiale ont succédé à la crainte d'un ralentissement de la croissance économique globale. La croissance marque le pas en raison non seulement de facteurs structurels et cycliques tardifs, mais aussi d'une détérioration du sentiment économique imputable à des risques négatifs persistants. Le pessimisme gagne en outre du terrain à l'échelle nationale et internationale. Indépendamment de la réalité économique, ce processus entretient le ralentissement de la croissance et inverser une tendance aussi négative a peu de chances de réussir. De nouveaux facteurs positifs sont au contraire nécessaires à une évolution plus favorable des perspectives économiques.

La croissance de l'économie mondiale ralentit. Il est d'ores et déjà évident que ce constat sera au cœur du message du FMI au Forum économique mondial de Davos dans l'update semestriel des perspectives économiques. Le ralentissement de la croissance est structurel, mais il est aussi lié à l'évolution du sentiment économique. Les raisons structurelles se situent notamment aux États-Unis et en Chine. Les États-Unis ont connu l'une des plus longues périodes de haute conjoncture de leur histoire. La surchauffe progressive de l'économie américaine, qui se traduit actuellement par de solides créations d'emplois et une accélération de la croissance salariale, va engendrer un essoufflement. Celui-ci fait partie de l'évolution normale d'un cycle économique et ne constitue pas un problème en soi. La Fed ayant entre-temps pu effectuer un relèvement considérable de ses taux, un atterrissage en douceur de l'économie américaine est le scénario le plus probable à l'heure actuelle. Cela pourrait aussi expliquer pourquoi les corrections ont finalement été limitées sur les Bourses américaines. Le ralentissement de la croissance en Chine est également structurel. La Chine a depuis longtemps cessé d'être 'l'usine du monde' fournissant des produits standard basés sur un processus de production à forte intensité de main-d'œuvre. L'appareil de production chinois se concentre de plus en plus sur le marché intérieur en plein essor, avec un intérêt croissant pour les secteurs des services et les activités technologiques. Ce processus de transition étant parfois semé d'embûches et s'avérant très coûteux, l'endettement déjà colossal de la Chine ne cesse de s'alourdir. La croissance chinoise continue de livrer d'honorables performances, mais son niveau est clairement sous pression. La guerre commerciale opposant les États-Unis à la Chine et en particulier les hausses tarifaires effectivement mises en œuvre commencent à peser sur ces deux grandes économies et contribuent au refroidissement.

Outre une détérioration structurelle des perspectives économiques, de nombreux facteurs émotionnels jouent un rôle. Une série de facteurs de risque contrastent fortement avec les performances encore honorables de la croissance mondiale. La persistance des risques est particulièrement frappante. Ainsi, le Brexit, la guerre commerciale, le creusement de la dette et l'inquiétude entourant l'économie italienne ne datent pas d'hier. Les scénarios catastrophes ne se sont pas réalisés jusqu'ici, mais il est clair qu'ils pèsent de plus en plus sur le sentiment (voir graphique 1).

Le sentiment économique se détériore aussi à l'échelle mondiale parce que les consommateurs et les entrepreneurs s'écoutent les uns les autres. Les économistes, les analystes et les journalistes en rajoutent une couche en répétant et en diffusant le funeste message. Ainsi se propage le pessimisme à l'échelle tant nationale qu'internationale, souvent sans que le contexte spécifique soit pris en compte. Sur le plan international, cela se traduit par une détérioration synchronisée du sentiment, malgré des différences structurelles considérables dans la situation économique des pays. Ce qui est fondamentalement dépourvu de rationalité économique se produit néanmoins, simplement parce que l'idée s'est imposée. En économie, on parle de prophéties autoréalisatrices, soit des événements qui sont déclenchés simplement parce qu'ils sont attendus par beaucoup.

Les prophéties autoréalisatrices sont un phénomène fréquent dans l'économie. Lutter contre elles s'avère difficile, voire impossible. Cela demande perspicacité et courage. La tentation est grande pour les analystes ou les observateurs de tendances de suivre la pensée dominante et peut-être même de renforcer le sentiment négatif dans une tentative d'adopter des positions originales. Une analyse économique solide ne peut toutefois ignorer ces prophéties autoréalisatrices. Une fois le processus enclenché, il est en réalité difficile d'inverser la tendance car il engendre une sorte de 'perpetuum mobile', dont l'effet est autodestructeur pour les perspectives économiques.
Lutter contre les prophéties autoréalisatrices est donc généralement impossible. Il est beaucoup plus probable que de nouveaux éléments viennent améliorer d'abord les prévisions et puis la réalité économique. Outre les risques baissiers, tout scénario économique comporte également des risques haussiers. Or, ceux-ci sont souvent absents du débat public car les mauvaises nouvelles se vendent mieux.

De nombreux risques haussiers s'opposent aussi actuellement au scénario consensuel. Ainsi, il est un revers aux risques baissiers. On ne peut par exemple pas exclure que le Royaume-Uni resteau sein de l'UE au vu de l'agitation politique entourant la question. D'autres facteurs pourraient en outre donner une impulsion positive à l'économie. Le mouvement des gilets jaunes, qui recueille une adhésion de plus en plus large à l'échelle internationale, fait évoluer les agendas politiques européens et nationaux vers des mesures en faveur du pouvoir d'achat. Une politique budgétaire plus favorable peut être positive pour la croissance, à condition qu'elle s'accompagne de nouvelles réformes structurelles. La normalisation de la politique monétaire pourrait également s'avérer utile. Des universitaires américains ont montré que l'économie américaine s'était renforcée après le resserrement par la Fed de la politique monétaire. La nouvelle est prometteuse pour l'économie européenne lorsque la BCE poursuivra la normalisation de sa politique monétaire. L'innovation technologique peut également apporter de bonnes surprises, sous la forme de gains de productivité ou de nouveaux produits et services. Les entreprises ont en effet investi massivement ces dernières années. Il est possible qu'elles continuent à en cueillir les fruits.

Il est évident que 2019 sera une année importante pour l'économie mondiale. La croissance économique reste honorable, mais elle est sous pression. Soit les prophéties autoréalisatrices se réalisent et le sentiment négatif perdure, soit les développements positifs l'emportent. D'un point de vue purement rationnel, la première option est une quasi-certitude et la seconde n'est absolument pas improbable. Cela signifie que le risque d'un ralentissement de la croissance à partir de 2019 est particulièrement élevé, mais n'en croyez rien car nous nous verrions alors à nouveau confrontés à une prophétie autoréalisatrice...

Figure 1 - Indicateur composite de la confiance des entreprises (indice, au-delà de 50 = expansion)

Bron: KBC Economics gebaseerd op Markit

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