Le moteur de croissance allemand pourrait-il déstabiliser la zone euro?

Opinion économique

L'industrie allemande est durement touchée par l'essoufflement du commerce mondial, alors qu'elle est déjà confrontée à des problèmes structurels. Dans les autres pays de la zone euro, la croissance économique résiste nettement mieux, mais d'aucuns craignent que la récession de l'industrie allemande ne contamine la zone euro, surtout si le conflit commercial s'enlise. De par son ouverture internationale relativement importante, l'Allemagne a en effet souvent été dans le passé un vecteur de la dynamique de croissance d'une autre région du monde à l'Europe. La résilience de la demande intérieure continue aujourd'hui de faire contrepoids, mais elle commence également à faiblir. Dans le pire des cas, l'Allemagne pourrait déstabiliser la zone euro. Cette situation contrasterait vivement avec le rôle qu'elle a joué lors des récentes récessions et souligne la responsabilité européenne incombant aux décideurs politiques allemands d'éviter que cela ne se produise.

Le moteur de croissance allemand cale

Au cours de la dernière décennie, l'économie allemande a été le moteur de la croissance de la zone euro. Elle a sorti la
zone euro de la récession après la crise de Lehman (2008) et la crise de l'euro (2011) et en 2017, elle a enregistré une poussée de croissance étonnamment puissante. Avec une hausse en glissement annuel de 3,4%, la croissance réelle du PIB du quatrième trimestre 2017 avait de nouveau été plus élevée en Allemagne que dans tous les autres grands pays de la zone euro (graphique 1). Depuis lors, le rythme de croissance s'y est ralenti nettement plus que dans les autres pays de la zone euro. La hausse en glissement annuel du PIB allemand de 0,4% au deuxième trimestre 2019 représente moins d'un tiers de la croissance française. Par rapport au trimestre précédent, une légère contraction a même été enregistrée. L'Espagne affiche même une croissance plus de cinq fois supérieure à celle de l'Allemagne. Seule l'Italie, où la politique controversée du gouvernement précédent a complètement érodé la croissance économique, a fait moins bien que l'Allemagne.

Graphique 1 - Croissance du produit intérieur brut (PIB, en prix constant, variation annuelle en %)

Source: KBC Economics, sur la base des chiffres d'Eurostat

Le ralentissement de la croissance a plusieurs causes. Dans une certaine mesure, il constitue un phénomène cyclique normal après une longue période d'expansion. La demande de rattrapage de la consommation reportée pendant la récession a été
progressivement satisfaite. L'impulsion de la demande issue de la gestion de la crise migratoire s'est également essoufflée. Cela a engendré une contribution supplémentaire de la consommation publique à la croissance, surtout en 2016. Du côté de l'offre, la croissance économique a commencé à se heurter à ses limites en 2018. Le taux d'utilisation des capacités s'était envolé, alors qu'en raison du très faible taux de chômage, il devenait de plus en plus difficile pour les employeurs de trouver des travailleurs qualifiés.

L'une des principales raisons du ralentissement de la croissance réside cependant dans l'essoufflement du commerce mondial, qui est lui-même le résultat, entre autres, de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, de l'incertitude liée au Brexit et de l'affaiblissement de la croissance en Chine. L'Allemagne est beaucoup plus sensible au commerce mondial que n'importe quel autre grand pays industrialisé, européen et non-européen. Les exportations de biens et services y représentent plus de 47% du PIB, contre seulement 25% en moyenne dans les six autres pays du G7 (chiffres de l'OCDE pour 2018). Aux États-Unis, ce taux se limite même à 12%. Une part relativement importante des exportations allemandes se concentre dans les biens plutôt que dans les services. Cette situation est étroitement liée à la structure de l'économie allemande, au sein de laquelle l'industrie occupe encore un poids relativement élevé. Par rapport aux autres grands pays de la zone euro, l'Allemagne exporte assez massivement vers la Chine, les États-Unis ou le Royaume-Uni. L'Allemagne est en quelque sorte la porte d'entrée de la zone euro vers le reste du monde.  

Le conflit commercial frappe assez durement l'industrie allemande car il coïncide avec les défis environnementaux et la transition technologique dans l'industrie automobile, qui est très importante pour l'Allemagne, à un moment où la demande mondiale de voitures faiblit. La chimie traverse également une période difficile. La production de l'industrie manufacturière est en baisse depuis octobre 2018, tandis que dans la plupart des autres grands pays industrialisés, elle ne fait que ralentir, se stabiliser ou diminuer de manière beaucoup plus limitée. 

L'Allemagne pourrait-elle déstabiliser la zone euro?

En raison de son ouverture internationale relativement importante, l'économie allemande a souvent été dans le passé un vecteur de la dynamique de croissance d'une région du monde vers d'autres pays européens (FMI, 2011). Ainsi, en 2017, la haute conjoncture de la zone euro a coïncidé avec une accélération de la croissance des exportations allemandes dans le sillage du redémarrage à cette époque du commerce mondial (graphique 2).

Graphique 2 - Dynamique récente de la demande dans l'économie allemande (variation annuelle, en %)

Source: KBC Economics, sur la base des chiffres d'Eurostat

D'aucuns craignent aujourd'hui que la récession de l'industrie allemande ne plonge l'ensemble de la zone euro dans une récession, surtout si le conflit commercial s'enlise. Cela pourrait être dommageable car la France, l'Italie et l'Espagne sont en moins bonne posture que l'Allemagne. Le chômage y est nettement plus élevé et les finances publiques y sont plus vulnérables. Un ralentissement de la croissance risque de les déstabiliser assez rapidement. Heureusement, la sensibilité des grands pays de la zone euro, mesurée par la part des exportations vers l'Allemagne dans leur PIB, n'est guère élevée (graphique 3). Les petits pays voisins de l'Allemagne sont particulièrement dépendants de l'économie allemande. Dans les grands pays, l'économie repose davantage sur la demande intérieure et les exportations sont davantage orientées vers des pays autres que l'Allemagne. La crainte de voir la récession allemande s'étendre à ceux-ci s'en trouve par conséquent atténuée.

Graphique 3 - Exportations de biens vers l'Allemagne (en % du PIB)

Source: KBC Economics, sur la base de données du FMI et d'Eurostat

Mais ils ne sont pas pour autant totalement insensibles. Si la récession de l'industrie allemande devait également affecter la demande de consommation allemande, cela ne serait pas sans conséquences pour les grands pays de la zone euro, dont l'économie est un peu plus axée sur la production de biens de consommation et de services. Pour l'instant, la demande intérieure en Allemagne a été relativement épargnée par la récession dans l'industrie (graphique 2), mais un nouvel essoufflement conjoncturel semble se profiler. Structurellement, la demande intérieure est toutefois moins développée en Allemagne que dans les autres grands pays industrialisés. Un scénario catastrophe, selon lequel l'Allemagne deviendrait l'élément déstabilisateur de la zone euro, ne peut donc pas être totalement exclu. Cette situation contrasterait vivement avec le rôle joué par l'Allemagne lors des deux récessions précédentes et souligne la responsabilité européenne incombant aux décideurs politiques allemands d'éviter que cela ne se produise.

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